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Présentation du projet

Le projet ALTER réunit des chercheurs de différentes disciplines de sciences humaines qui ont en commun de travailler, à partir de la Caraïbe, sur les processus de formations sociales issues de l’univers esclavagiste, diasporique et postcolonial. Le projet porte sur la constitution et la transmission d’histoires orales alternatives de figures, de lieux et d’événements en marge des historiographies et des dispositifs autorisés, en Haïti, dans les Antilles françaises, en Jamaïque et à partir de ces territoires, du XIXe au XXIe siècles. Son principal objectif est de reconstruire les connaissances historiques des acteurs par l’examen d’histoires orales témoignant de la construction de figures de référence et de la perception de moments de rupture, dont la singularité passée nourrit la lecture de situations sociopolitiques contemporaines.

À partir de cet objectif, ALTER ambitionne de faire entrer dans le champ scientifique l’analyse de savoirs et des pratiques qu’ils orientent, à partir de leur capacité à construire, à transmettre et à mobiliser des récits mémoriels. L’intérêt majeur porte sur la mobilisation de figures et d’événements de références, dont les expériences se saisissent selon les impératifs du moment. Le postulat de ce projet est d’envisager, à travers ces dynamiques de recomposition, ces savoirs comme des productions se déclinant en stratégies, ressources et compétences, et se déployant à travers la circulation de sujets, d’idées et de systèmes de valeurs et de sens.

Le qualificatif d’« alternatif », qui est privilégié pour désigner les histoires orales au cœur de ce projet, se comprend à partir d’une approche en trois temps.

  • D’une part, ces histoires orales sont considérées comme étant alternatives quand elles constituent des savoirs autres, portant sur des événements et des figures de référence et situés en contre-point des modèles institués, des dispositifs autorisés, des historiographies et discours officiels.
  • D’autre part, ces récits mémoriels ainsi construits et transmis sont alternatifs, sous la forme de contre-narrations mobilisées dans le rapport contemporain à l’héritage colonial et impérial marqué par des temporalités historiques spécifiques : indépendance d’Haïti en 1804 d’un côté, abolition de l’esclavage aux Antilles en 1848 de l’autre.
  • Enfin, ces histoires orales s’inscrivent dans une structuration hégémonique qui persiste en se réinventant sous de nouvelles formes (précarisation économique, sociale et politique). Leur dimension alternative permet alors d’envisager ces savoirs comme des productions et des ressources, les expériences des événements et des figures transmises par ces histoires étant mobilisées dans une mise en cohérence et en intelligibilité selon les nécessités du présent.

ALTER repose donc sur une démarche comparative entre des histoires orales alternatives émergeant dans ces contextes partageant un héritage colonial et impérial. Le questionnement transversal d’ALTER se décline en deux temps :

  • Il invite à considérer le rapport au politique, à travers l’écho d’expériences anciennes du pouvoir colonial totalisant sur la construction de récits consacrés à des figures, des lieux et des événements.
  • Il interroge la dimension identitaire de ces histoires orales alternatives en faisant l’hypothèse que la transmission de récits et de savoirs fonde un patrimoine : idéologique, pictural, familial, professionnel, etc.

Ainsi, ces liens du passé dans le présent seront déclinés à travers différentes formes de circulation, à la fois contrainte et choisie, individuelle et collective.

Sera examiné comment les diverses situations induites et créées par et dans la mobilité et l’immobilité, peuvent faire émerger des personnalités de référence ou des contre-narrations (Axe 1)

Cette circulation des sujets, mais aussi des idées et des savoirs est analysée dans le second axe à travers l’émergence et la réappropriation des figures singulières, constituées à partir et au cours d’évènements et de périodes historiques précis. L’interrogation portera alors sur l’essor de figures dans des situations marquées par des modes à la fois d’oppression et de résistance (Axe 2)

Cet essor de modèles sera, dans le troisième axe, incarné par des trajectoires professionnelles : artisans, sportifs, artistes, médecins. Leurs activités, et l’éthos qu’elles incarnent, seront interrogés à partir de la transmission de récits et de supports, vecteurs de leadership, d’auto-héroïsation et de reconnaissance sociale (Axe 3)

La méthodologie se déploie dans une démarche en trois points :

  • un traitement pluridisciplinaire et comparatiste de ces histoires orales alternatives et des contextes dans lesquelles elles sont élaborées, transmises et réactualisées ;
  • une mise en dialogue entre ces histoires orales, les savoirs subalternes construits dans ces contextes et d’autres types de sources et supports de mémoire : documents officiels, archives imprimées, objets, presse, images, photographies, créations artistiques, etc.
  • une approche diachronique et synchronique liant le passé et le présent de figures, d’événements et de discours pour interroger la capacité à s’affranchir et à transcender des rapports de sujétion sociale et de domination politique, par la mobilisation créatrice des stratégies, des ressources et des compétences transmises sous la forme de savoirs subalternes.
L’originalité d’ALTER réside dans sa problématique centrale interrogeant, par l’examen d’histoires orales alternatives, la construction de figures de référence et la perception de moments de rupture, dont la particularité passée instruit la compréhension de situations sociopolitiques contemporaines. Comment, à leur tour, ces situations influencent la reconfiguration discursive d’événements et de personnages à la marge des dispositifs autorisés ? L’exemplarité qui fonde la figure du héros et l’exceptionnalité qui délimite les contours d’un événement impliquent une rupture dans une trajectoire ou une situation données. Entre les souvenirs partagés et les savoirs transmis autour de cette rupture, comment se constituent des patrimoines locaux et se transforment les cadre sociaux de la mémoire ? Ce questionnement est au cœur de ce projet interdisciplinaire, consacré à une région qui reste à investir au regard de l’acuité des questions qu’elle pose.